Sawa News : Afrique du Sud: portrait intime de Winnie Mandela.

Sam 07 Avril 2018 publié par femmessawa
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L’ex-épouse de Nelson Mandela a traversé des épreuves dont elle est sortie la tête haute, mais pas intacte. Sa vie commune avec « Madiba » fut de très courte durée et son combat jalonné de peines, y compris physiques. Elle subit notamment une crise cardiaque à 34 ans, après 17 mois de tortures en prison. Harcèlement continuel par la police, interdictions diverses et variées, assignation à résidence, visites souvent refusées et toujours balisées au bagne de Robben Island : sa trajectoire de résistance a forgé sa personnalité, pour le meilleur et pour le pire.

L’histoire personnelle de Winnie Madikizela-Mandela est inextricablement liée à l’Histoire de son pays, comme pour nombre de Sud-Africains de sa génération. Ces cohortes de « unsung heroes », ces « héros inconnus », comme on les appelle en Afrique du Sud, ont tout sacrifié dans la lutte contre l’apartheid, comme Winnie Mandela mais de manière anonyme.

En phase avec « son peuple », la jeune femme timide des années 1950 est devenue, au fil des ans, un monument de la résistance. Avec ses forces, du caractère et beaucoup de détermination, et ses faiblesses : accordée trop facilement, sa confiance lui a valu bien des déboires. Vilipendée par la minorité blanche pour ses dérapages, à la fois crainte, respectée et critiquée au sein du Congrès national africain (ANC), elle est adulée de manière inconditionnelle par une majorité de Sud-Africains qui se reconnaissent en elle.

Noces politiques

La politique était déjà à l’arrière-plan, lors de sa rencontre avec Nelson Mandela. Lors de leur premier rendez-vous, en 1957 à Johannesburg, Winnie est une étoile montante, repérée par le magazine Drum en tant que première assistante sociale noire du pays, embauchée par l’hôpital de Baragwanath à Soweto, mais aussi pour sa beauté, dont elle n’est pas consciente.

Garçon manqué dans son enfance rurale en terre xhosa, la jeune femme se sent mal à l’aise ce jour-là dans une robe trop serrée pour elle, empruntée à une amie, et des chaussures à talons dont elle n’a guère l’habitude. Nelson l’emmène au Kapitaan, un restaurant indien du centre-ville de Johannesburg où il a ses habitudes. Elle manque de s’étouffer avec son curry, le plat épicé que lui recommande son flirt.

Intimidée, elle se sent comme une « petite fille », dira-t-elle plus tard à maintes reprises à ses différentes biographes, pour décrire sa relation avec « Madiba ». A 21 ans, face à cet avocat mobilisé pour les droits des Noirs, elle écoute bien plus qu’elle ne parle. Courtisée par d’autres, ce que sait très bien Mandela, elle se voit proposer la vie commune dès le départ.

Cet homme de 39 ans, charismatique et sûr de lui, a déjà trois enfants d’un premier mariage, et la rumeur lui prête de nombreuses conquêtes. Surprise et fascinée, elle ne peut pas dire non. Même si son père, Kokani Columbus Madikizela, un notable de la province du Transkei, la met en garde : elle subira la première, et de plein fouet, toutes les conséquences de son union avec un homme politique qui se trouve déjà dans le collimateur du pouvoir.

Initiation

« Je lui faisais la cour et je la politisais en même temps », écrit Nelson Mandela dans ses mémoires. Ses premiers mois de mariage prennent la forme d’une véritable initiation. Les fouilles nocturnes à domicile, affectionnées par la police, la font bouillir. Elle finance le ménage et la famille qui vit sous son toit : elle-même, Fanny et Leabie, la mère et la sœur de Nelson, et par intermittence les trois enfants de son mari.

Elle les traite comme ses propres enfants, lesquels ne tardent d’ailleurs pas à naître. Son caractère rebelle commence à s’affirmer. Malgré l’avis contraire de Nelson, elle fait partie des 600 femmes noires qui protestent contre les « pass », les laissez-passer qui leur sont imposés. Elles seront arrêtées puis bouclées deux semaines en prison en 1958.

Au Fort de Johannesburg, elle évite la fausse couche de justesse, grâce aux soins d’Albertina Sisulu, l’épouse du meilleur ami de Mandela. Elle apprend à conduire, alors que très peu de femmes noires le font et qu’un nombre très limité de Noirs disposent d’une voiture. Nelson veille à ce qu’elle en ait une.

Elle résumera plus tard en ces termes son état d’esprit : « Pendant la courte période que j’ai passée avec lui, je n’ai pas tardé à comprendre avec quelle rapidité j’allais perdre mon identité à cause de sa forte personnalité. Vous vous fondiez tout simplement en un appendice de Mandela, sans nom et sans individualité propres : vous étiez la femme de Mandela, l’enfant de Mandela, la nièce de Mandela… Se développer à l’ombre de sa gloire était le plus simple des cocons pour se protéger du public menaçant ou pour renforcer votre ego éteint. Je m’étais promis que ce ne serait pas mon cas ».

« Qu'as-tu apporté au monde ? »

Le 30 mars 1960, dans le cadre de l’état d’urgence, quelques jours après le massacre de Sharpeville, Nelson Mandela est arrêté chez lui. En cet automne austral, Winnie se retrouve seule avec Zenani (« Qu’as-tu apporté au monde ? » en xhosa), son aînée, et bientôt enceinte. En prison et en procès, il n’est pas plus présent pour son second accouchement qu’au premier, ce qu’elle lui reproche amèrement. D’autant qu’elle subit des complications et que Nelson a un doute sur sa paternité. « Nous avons appelé notre nouvelle petite fille Zindziswa, comme la fille du poète xhosa Samuel Mqhayi, qui m’avait tant fait rêver, il y avait des années », confiera-t-il dans Longue marche vers la liberté (1994).

De retour après un voyage, le poète avait découvert que sa femme avait donné naissance à une petite fille. « Il ne savait pas qu’elle était enceinte et il avait cru que l’enfant avait un autre père. Dans notre culture, quand une femme donne naissance à un enfant, le mari n’entre pas dans la maison où elle est enfermée pendant dix jours. Mais le poète, trop furieux pour observer cette coutume, se précipita dans la maison avec une sagaie, prêt à en transpercer la mère et la fille. Mais, quand il regarda la petite fille et qu’il vit qu’elle lui ressemblait comme deux gouttes d’eau, il s’en alla en disant "U zindzinle", ce qui signifie "Tu es bien établi". Il l’appela Zindziswa, la version féminine de ce qu’il avait dit ».

Malgré ou en raison de ces turpitudes, le couple reste profondément uni. « L’amour que nous avons vécu auprès de lui, mes enfants et moi, je ne pense pas que nous le trouverions jamais ailleurs, confiera Winnie dans les années 1970. La compréhension, la foi, l’assurance qu’il vous donne - quand bien même la nation toute entière aurait sa part - vous font toujours sentir que vous occupez une place à part dans son cœur. Je savais, quand je l’ai épousé, que j’épousais la lutte, la libération de mon peuple. Mais dans les brefs moments que nous passions ensemble, il était très tendre ».

Femme de prisonnier

A la ferme de Rivonia, où se cache l’état-major de l’ANC, entré en clandestinité, Winnie vit des moments d’amour aussi intenses que fugaces. Nelson Mandela est finalement arrêté en 1963 puis jugé lors du célèbre procès de Rivonia, dans lequel il risque la peine de mort. Le jour du verdict, en juin 1964, Nelson lui adresse des sourires encourageants durant le procès. Mais, intransigeant, il plaide pour une société multiraciale et libre. « Un idéal » pour lequel il se dit prêt, « s’il le faut, à mourir ».

Lorsque le verdict tombe, la prison à vie, Winnie contrôle ses émotions. Elle garde une prestance remarquable... et remarquée. Devant les caméras de télévision, sur des images d’archives que l’on peut voir au Musée de l’apartheid à Johannesburg, elle sourit, le regard perdu dans l’infini, aux portes du tribunal. « L’effet, en cet instant de détresse, en a été sublime et presque triomphant », écrira Allister Sparks, un journaliste sud-africain de renom, à qui n’échappe pas la toute première acclamation populaire destinée à la « camarade Winnie Nomzamo Mandela ».

La suite est connue : l’histoire va faire de Winnie Mandela un animal politique à la hauteur et à la dimension de son illustre époux, dont elle va contribuer largement à la renommée. Elle en paye très cher le prix. Elle a droit à deux visites par an à Robben Island, qui vont en fait se limiter à une visite tous les deux ans au début, en raison des vexations infligées par les autorités.

Sa correspondance est censurée par l’administration pénitentiaire, qui biffe de gros traits noirs des passages entiers des lettres qu’elle adresse à son mari. Ce dernier garde précieusement dans sa cellule une photo de Winnie seins nus, en tenue traditionnelle, une lueur d’espoir dans son quotidien de prisonnier à perpétuité. Devenue fervente anglicane, elle prie à Johannesburg, aux côtés d’un prêtre qui lui fait suivre des retraites dans un prieuré.

Une dame ou une « amazone » ?

« Au lieu de se tourner vers l’ANC pour y trouver du réconfort et du soutien, elle se tourna vers d’autres hommes », affirme la journaliste britannique Emma Gilbey dans une biographie à charge intitulée The Lady: The Life and Times of Winnie Mandela (Jonathan Cape, 1993). En réalité, elle prend surtout appui là où elle peut, et tend déjà à rendre les coups qu’on lui inflige. En octobre 1964, quand elle apporte à manger à un militant en prison, un gardien qui ne la reconnaît pas lui casse un bras en la prenant pour la petite amie noire d’un prisonnier indien.

Lorsqu’elle veut s’habiller lors d’un énième raid policier nocturne qui la surprend en chemise de nuit, elle tient en respect le policier blanc qui fait intrusion dans sa chambre alors que sa jupe n’est pas boutonnée. Elle le flanque à terre, et un meuble entraîné dans la chute lui casse une vertèbre. Elle sera jugée pour avoir résisté aux forces de l’ordre. Son avocat, Me George Bizos, obtient l’acquittement après lui avoir conseillé de se comporter devant la cour « comme une dame et non pas comme une amazone ».

Assignée à residence, interdite de quitter Orlando West à Soweto, licenciée de tous ses emplois, elle devient teinturière, apprentie journaliste, vendeuse dans un magasin de chaussures. Et doit se battre pour la scolarité de ses filles, renvoyées de toutes les écoles à la suite des pressions de la police. Elle se résigne à les envoyer dans un pensionnat au Swaziland, financé avec l’aide des amis de la famille. Arrêtée en mai 1969 pour avoir imprimé des tracts de l’ANC, elle est jetée dans un « panier à salade » devant ses filles apeurées, alors en vacances.

L’apprentissage de la violence

Elle craquera sous la torture en prison, se fera traiter de « vendue » par ses co-détenus, avant d’être dévastée par la nouvelle de la mort dans un accident de voiture de Thembi, le fils aîné de Mandela, qu’elle considère comme son enfant. Des messages de soutien lui parviennent, et les prisonniers l’appellent « Mama Wethu », « mère de la Nation », pour la remonter. La femme qui sort de prison 17 mois plus tard est radicalement transformée par son traumatisme.

« Aujourd’hui, dira-t-elle dans les années 1980, je sais que, si quelqu’un m’affrontait l’arme à la main, je tirerais sur lui pour la défense de mes principes. Voilà ce qu’ils m’ont appris. Jamais je n’y serais parvenue toute seule. Je ne cache pas qu’aujourd’hui, j’irais de bon cœur arroser de mon sang l’arbre de la liberté, si c’est le prix qu’il faut payer pour que les enfants que j’élève ne connaissent pas la vie que j’ai eue. Ce sont eux qui ont généré cette amertume qui est en nous. Nous voulons y mettre fin et, si besoin est, nous emploierons leurs méthodes à eux, car c’est le seul langage qu’ils comprennent ».

En 1970, elle a droit à sa cinquième visite en six ans à Robben Island. Au retour, son cœur lâche. Elle a 34 ans et vient de faire une crise cardiaque. Elle retournera en prison d’octobre 1974 à avril 1975, dans la ville de Kroonstadt, pour avoir simplement commis le délit d’avoir reçu un ami de la famille pour déjeuner. Rendue responsable, à tort, des émeutes écolières de Soweto en 1976, elle sera bannie en 1977 à Brandford, dans un township rural situé à 400 kilomètres de Soweto. Sa fille cadette, Zindziswa, l’y accompagne, la soutenant moralement et trouvant dans sa mère une amie qu’elle ne quittera plus jamais. Elle fait office à la fois de camarade de lutte armée, d’attachée de presse et de « filtre » pour avoir accès à elle.

Lorsqu’elle retourne à Soweto en 1985 en pleine campagne Free Mandela, elle est devenue un leader politique à part entière. Une femme qui a connu la dépression et s’est éloignée au fil des ans de son époux, avec lequel elle ne partage pas le même sens politique du compromis. Ce qu’elle lui reprochera à mots à peine couverts, comme toute l’Afrique du Sud noire. En 1986, alors que Mandela entame des négociations en secret avec l’ennemi, elle menace d’enflammer le pays avec « nos boîtes d’allumettes », allusion au supplice du collier de feu infligé aux informateurs de la police, réels ou supposés.

« Que Dieu me pardonne pour ne pas lui avoir pardonné »

Sa popularité et son franc-parler représentent à la fois son principal atout et sa plus grande faiblesse. Elle se sent tout permis, ce que lui reproche dans les années 1980, entre autres, une autre militante anti-apartheid, Albertina Sisulu, qui voit en elle un franc-tireur aussi incontrôlable qu’indiscipliné. Elle est approchée, voire manipulée, par de nombreuses personnes intéressées, parmi lesquelles des informateurs de la police, dont elle paiera pour les agissements violents au sein de sa milice, le Mandela United Football Club (MUFC).

Mais elle ne lâche rien : ni un pardon devant la Commission vérité et réconciliation en 1997, malgré la supplique de Desmond Tutu, ni le moindre regret. La dernière vidéo d’elle, qui circule de manière virale en Afrique du Sud et diffusée peu avant sa mort avec l’aval de sa fille Zindziswa, qui y figure également, la montre plus ferme que jamais : « J’écumais de rage. Jusqu’à ce jour je demande à Dieu de me pardonner pour ne pas lui avoir pardonné. Il agissait pour le public, pour une stratégie de communication, me suppliant de dire que j’étais désolée. Je n’allais pas dire désolée comme si j’avais été responsable de l’apartheid. Comment a-t-il pu oser, vraiment ? »

Photo: Winnie Mandela, en 1986.Gideon Mendel / AFP

Par rfi

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